Collectif Romeurope du Val Maubuée

Membre du Collectif National Droits de l'Homme Romeurope

ROMS : Le chemin de l’école

Un reportage paru en 2013 dans le magazine Elle qui rend compte d’une expérience de scolarisation d’enfants Roms dans la région parisienne.

le chemin de l ecole

LES IMMENSES LOGEMENTS SOCIAUX DE BOBIGNY ont presque l’air de buildings new-yorkais, considérés depuis le campement de la rue des Coquetiers. Près de 200 Roms venus de Bulgarie et de Roumanie vivent ici dans des cabanes faites de tôle, de bâches et de planches de bois. Leurs caravanes ont été emmenées à la fourrière en août dernier.

Slavka Radenez dépasse les premières cabanes et disparaît dans la nuée d’enfants qui l’accueillent, ravis de la voir. « En France, seulement 10 % des Roms en âge d’aller à l’école la fréquentent. Sur ce campement, c’est 90 %. Une vraie réussite due… » Slavka interrompt l’explication, fait signe à un enfant de s’approcher d’elle et l’interroge : « Dis donc toi, il paraît que ça fait plusieurs jours que tu ne vas pas à l’école. Je peux savoir pourquoi ? » Une réussite en partie due… à la persévérance de Slavka.

Quand on lui demande en quoi consiste sa mission, Slavka sourit et répond : « Je fais le travail de certains maires du 93 qui manquent délibérément à leur devoir de recensement et de scolarisation des enfants roms. » Un constat que fait également le collectif national Romeurope dans son rapport annuel : « Certaines municipalités refusent de reconnaître la présence de familles dans les bidonvilles ou squats de leurs communes pour ne pas avoir à scolariser les enfants. » Bien que la Seine-Saint-Denis soit le département français qui compte le plus d’enfants roms, Slavka est la seule à remplir cette mission au sein de l’Aset 93 (Aide à la scolarisation des enfants tsiganes en Seine-Saint-Denis), une association partenaire de l’Education nationale. Quand la jeune médiatrice, elle-même bulgare, se rend dans les mairies réticentes munie de tous les papiers nécessaires, on lui répond le plus souvent que les classes sont pleines, que rien ne prouve que les familles vivent bien sur la commune. Ou alors on ne lui répond rien du tout et les dossiers de scolarisation, bizarrement, se perdent. « Tout se passe très bien quand les maires jouent le jeu. Grâce à celui de Bobigny, quasiment tous les enfants de ce campement sont scolarisés. » Mettre un enfant rom sur le chemin de l’école prend entre trois et six mois.

LARISA, 12 ANS, L’UNE DES ENFANTS suivies par Slavka, est bien entourée. Ses parents savent que l’école est le seul moyen pour elle de se sortir de la misère. « Toute la famille vit ici depuis plus de trois ans », annonce Slavka en montrant du doigt une cabane en bois de 4 m2. A l’intérieur, la mère prépare le dîner, le père discute avec un ami et trois enfants chahutent pendant que Larisa fait ses devoirs à la lumière d’une bougie. Slavka commente : « Les conditions de vie des enfants roms ont de lourdes conséquences sur leur scolarité. Mais Larisa est première d’une classe composée d’élèves non francophones. L’année prochaine, elle intégrera une classe de cinquième ordinaire. Rien ne peut ébranler sa détermination. » Pas même les démantèlements qui, depuis son arrivée en France, il y a six ans, l’ont ballottée de commune en commune et d’école en école. Les démantèlements sont la bête noire de Slavka. Elle les compare aux vagues qui viennent détruire les châteaux de sable des enfants.

Après un démantèlement, la médiatrice doit retrouver les familles et convaincre les enfants de ne pas se démotiver. Elle doit également recommencer toutes les démarches administratives si les familles se sont installées sur une autre commune. « Je mets parfois des mois et des mois à scolariser un enfant. Et, au moment où j’y parviens, paf, un démantèlement m’oblige à tout recommencer », s’indigne Slavka.

En deux ans et demi, Slavka a réussi à scolariser une vingtaine d’enfants. C’est peu mais elle ne baisse pas les bras. L’école peut déplacer des montagnes, elle en est convaincue parce qu’elle en est la preuve. Avant de venir étudier en France en 2007, Slavka a connu la vie à six dans un fourgon, la déscolarisation, les cueillettes à l’âge de 6 ans… L’école l’a sortie de la misère. Alors, plus tard, quand l’occasion de rendre la pareille lui a été donnée, elle n’a pas hésité. « Sans l’école, se met à imaginer la jeune Bulgare au milieu du campement, je serais peut être l’une de ces mères que j’aide au quotidien. » Elle le sait, elle est sa meilleure publicité pour convaincre les familles roms de scolariser leurs enfants.

MARTIN RHODES
ELLE, 6 DÉCEMBRE 2013

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