Collectif Romeurope du Val Maubuée

Membre du Collectif National Droits de l'Homme Romeurope

Journée de la commémoration de la libération du camp d’Auschwitz

Il était 7 heures ce matin, il faisait nuit et froid, quand nous nous sommes rendus sur un des bidonvilles installés dans les bois de Noisiel. Nous étions sur cette allée forestière lorsque nous sommes arrivés en proximité du premier bidonville. Quelques baraques étaient déjà éclairées, mais personne n’était encore dehors.

Une femme est sortie d’une baraque, nous a aperçu et a immédiatement prévenu les autres que la police arrivait.

Quelques minutes plus tard elle s’apercevait que ce n’était pas la police mais des gens qu’elle connaissait bien et qui venaient pour les aider.

Arrivé sur le terrain, au milieu de la boue que les habitants tentaient de maitriser avec des couvertures, des planches, des cendres, nous parvenons à une première baraque. Les valises étaient prêtes, les caddies attendaient le chargement, et déjà quelques-uns commençaient à transporter les poêles artisanaux et tuyaux d’évacuation des fumées. Déjà nombre de ces baraques étaient désertées, parfois en partie détruites pour récupérer ce qui était possible, souvent, à l’abandon, et en l’état. Les habitant avaient comme à chaque fois pris le minimum « obligatoire », mais laissé les lits, matelas, couvertures, décorations, télévision…

Il faudrait recommencer très vite la récupération de ce que nous jetons abondamment pour pouvoir se réinstaller un peu plus loin, et retrouver des conditions de vie, qui nous paraissent inadmissibles, mais qui sont pourtant bien réelles, et très éloignées de ce que nous, habitants des villes du 21ième siècle pouvons imaginer.

Mais, nous disent nos élus de «gauche», à l’origine de cette expulsion en plein hiver, «ces conditions sont effectivement inadmissible pour nos sociétés, et il faut donc procéder à la destruction de ces habitats indignes…»

Il est vrai que ces familles, avec leurs enfants, les bébés, les mamans enceintes, sont beaucoup mieux en pleine rue, sans rien pour s’abriter, au froid, en bordure de la route. Mais nous avons de la chance, aujourd’hui il ne pleut pas.

Spectacle indigne et inquiétant : Ces gens, perdus en lisière de la foret, transis de froid, tentant tant bien que mal de transporter un maximum de leurs biens, ces familles que l’on embarque avec quelques bagages, vers une destination inconnue qui sera sans retour. Ces scènes ont un goût de déjà vu, très inquiétant, avec en moins l’agressivité des forces polices, elles aussi mal à l’aise, mais pour le reste, de nombreuses ressemblances. Les visages hagards, les enfants inquiets, la destination inconnue, l’avenir limité aux minutes qui vont suivre…Mais il vrai qu’aujourd’hui nous fêtons les 70 ans de la libération du camp d’Auschwitz.

Mais il vrai qu’aujourd’hui nous fêtons les 70 ans de la libération du camp d’Auschwitz.

Mais qu’avons-nous appris et retenu de cette sombre période ?

Serons-nous capables à l’issue de celle qui s’annonce de traiter enfin les êtres humains de manière semblable, quelle que soit leurs origines, leurs cultures, leurs croyances, leurs modes de  vie … ?

J’ai honte aujourd’hui d’être français, d’habiter dans un pays dit «civilisé»  et qui traite ainsi les pauvres et les étrangers.

Il est déjà 9h30, le jour a fait son apparition, les forces de police et la pelleteuse aussi.

Celle-ci commence à détruire sous les yeux des familles, ce qui fut leur habitat. Habitat qui était devenu confortable, en peu de temps, souvent joliment décoré, chaud, et structure de base de la cellule familiale. Chacun à sa manière et en fonction de ses moyens, avait contribué à l’amélioration permanente de cette baraque.

Les coups donnés par la pelleteuse produisent des craquements sinistres et des bruits étranges mais significatif de ce qui est détruit. Comment peuvent-ils supporter cela ? Peut-être la récurrence de ces moments ? Pour certain depuis 2 ans et demi que nous les connaissons, ils en sont à leur sixième expulsion avec destruction de leurs lieux de vies. Un de mes camarades du collectif demande à l’un d’eux, combien d’expulsions ils ont connus. Ils ne savent pas… ils ont oublié… comment peut-on tenter de se remémorer ces situations, quand on sait qu’elles vont se reproduire dans peu de temps, alors que l’on aura mis toute son énergie à reconstruire un abri pour la famille ???

Le 115  en charge de la mise à l’abri de ces familles, qui n’a été prévenu que la veille au soir à 18 heures, est présent. Ils m’ont informé qu’ils n’avaient, compte tenu de cette situation, ni le personnel, ni les possibilités de trouver rapidement un hébergement pour les 150 personnes qui restaient des 400 installées sur ces bidonvilles jusqu’à hier.

La DDCS[1] est aussi présente, comme à chaque fois. Après avoir salué son représentant, je lui demande s’il est prévu que nous puissions disposer d’un local pour mettre ces personnes au chaud, le temps que des solutions soient trouvées. Il me répond qu’il a demandé à la préfecture…

La mairie de Noisiel, étant à l’origine de cette expulsion qui n’a fait l’objet d’aucun diagnostic social[2], je l’appelle donc pour lui demander de bien vouloir mettre à disposition des familles un local, compte tenu du fait que cela fait plus de 2 heures que ces gens sont à a rue et qu’aucune perspective rapide n’est envisageable, et alors qu’il ne fait que 3 degrés. La directrice de cabinet de D. Vachez, me répond que : «cela relevant des prérogatives de l’état et donc de la préfecture, la mairie ne mettra pas de local à disposition».  Je tente de lui expliquer que la préfecture ne dispose d’aucun local sur place, elle n’en démord pas, et refuse de prendre en compte ma demande. J’ai ensuite un membre du collectif au téléphone, qui, avec les habitants gelés du premier bidonville évacué, se dirige vers la mairie annexe pour tenter de mettre les personnes à l’abri. Après discussion avec les Roms des autres bidonvilles sur place, nous décidons de le rejoindre, laissant sur place quelques personnes pour garder les affaires.

Arrivés sur place, on nous ouvre la porte de la mairie annexe que nous maintenons ouverte pour permettre à tout le monde de s’abriter. La mairie a été prévenue, les agents de police municipaux arrivent immédiatement.

Ils décident de bloquer l’entrée, laissant dehors une grande partie des familles qui n’ont pas eu le temps de rentrer.

Il faudra un mouvement de foule pour que d’autres puissent entrer au chaud. Certains n’auront pas cette chance et passerons toute la journée dans le froid.

La police nationale arrive ensuite et il y a bientôt presque autant de policiers que de personnes à l’intérieur de la mairie. Je recontacte la DDCS pour leur demander où ils en sont de l’accès à un local chauffé. On me répond que le sous-préfet de Torcy s’en occupe, et qu’il contacte les mairies du secteur. Il est déjà 11h30.

Un agent de la croix rouge nous apporte quelques boissons et gâteaux à partager. Nous discutons avec les familles présentent à l’intérieur de la stratégie à tenir. Nous avons également de nombreux échanges avec les représentants des forces de l’ordre.

A 12h45, le commissaire de police vient une fois encore nous voir, pour nous dire que nous avons 10 minutes pour évacuer les lieux, faute de quoi ils procéderont à l’évacuation. Après discussion avec les familles, et compte tenu de la présence des enfants, nous décidons de sortir par nous même, dans le calme et la dignité.

Une fois dehors, la situation est la même : toujours aucune solution pour les familles.

La température est un peu remontée. On commence à jouer de la musique, à répondre aux journalistes….

Vers 18 heures, la préfecture, contre l’avis de la mairie, et pour la première fois en France, me semble-t-il, a réquisitionnée un gymnase pour permettre aux familles de s’abriter. Il aurait fallu plus de 12 heures passées dans le froid et sans manger pour arriver là.

Dans le même temps, le 115 a pu trouver des hébergements pour quelques nuits pour la majorité des familles. Il en restera tout de même trois pour lesquelles aucune solution ne sera trouvée. Sans notre combat elles seraient ce soir à la rue.

Grace à la Croix Rouge qui a apporté lits et repas chaud, ils ont pu se restaurer et dormir dans des conditions minimales.

Finalement que pense​r​ de tout cela ?

Que nos élus qu’ils soient de gauche ou de droite, ont exactement la même politique vis-à-vis d’une population stigmatisée depuis des années, incapable de se défendre et de se faire entendre, pauvre parmi les plus pauvres, et sur laquelle vasouille de manière permanente des discours tous faits, honteux, mais qui trouvent une certain unanimité parmi la population.

Que tout est fait non pas pour permettre leur insertion dans nos sociétés, mais bien au contraire l’empêcher coûte que coûte. En effet, nous avons depuis que nous travaillons avec eux, vu la détermination qui est la leur à vivre et travailler ici, y scolariser leurs enfants et se fondre dans la masse. Nous avons vu aussi qu’ils pouvaient travailler et que les employeurs qui faisaient ce pas étaient très satisfaits de leur ponctualité, leur sérieux et surtout de leur productivité. Alors à quoi servent donc les expulsions si ce n’est à détruire toutes les avancées qu’ils peuvent faire parfois en des temps record avec une énergie et une détermination admirable ?

Nous le constatons chaque fois. Cela ne sert qu’à une seule et unique chose, à détruire systématiquement tous le travail d’accompagnement et les progrès qu’il produit, pour les enfoncer toujours plus dans la détresse et la pauvreté.

Alors, aujourd’hui ou l’on nous ressasse à longueur de journée les principes de la république, en oubliant cependant celui de la fraternité…

Ou l’on dit l’urgence et l’importance primordiale de retrouver un mode de vie partagé, ou l’on sait et où on fait ce qu’il faut pour vivre ensemble…

Comment se fait-il que les politiques racistes et discriminatoires à l’égard de ces citoyens européens, se poursuivent et s’amplifient de par la seule volonté des politiques ?

Nous serions bien malin de nous poser la question de savoir vers quoi ces stratégies nous conduisent et ce qu’elles vont produire à terme. Car, rassurons-nous, une fois les roms éliminé de notre paysage, qui sera le prochain sur la liste ?

N’est-ce pas la misère qui nous fait peur aujourd’hui ? N’est-ce pas elle que l’on tente de faire disparaître ? Non pas par des processus économiques et politiques qui permettrait à tous les citoyens de vivre décemment, mais uniquement en masquant la réalité et en tentant de la faire disparaître.

Ce qui est certain, c’est que durant cette journée, nous avons mis à mal cette ligne politique, nous avons pu discuter et expliquer à nombre de gens qui se posaient des questions le pourquoi de cette action, nous avons pu aussi immédiatement constater des effets positifs sur des aides qui nous ont été apportées, sur des demandes de travail avec notre collectif et aussi d’adhésion de citoyens que ces politiques d’une autre époque révulsent, et ils sont nombreux. Mais surtout, le plus grand progrès qui a été fait ce jour, aura été de permettre une prise de conscience que des actions collectives peuvent permettre d’avancer pour tous. Cette prise de conscience de la part d’un certain nombre de Roms me parait évidente. Elle mettra certainement un peu de temps à produire tous ses effets, mais ils risquent d’être bénéfiques, et surtout de surprendre ceux qui aujourd’hui déploient une énergie et des moyens colossaux pour réduire à néant la présence de ces 20 000 roms sur le territoire français.

François Loret
Collectif Romeurope du Val Maubée

(1) Direction Départementale de la Cohésion Sociale
(2) Ainsi que le prévoit la circulaire interministérielle d’août 2012.

Vidéo de la journée par Hubert Marot

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